Pourquoi notre cerveau craint toujours des dangers qui n’existent plus

LE PLUS. Pourquoi les humains ont-ils si peur des serpents, alors qu’ils restent de marbre face à d’autres dangers ? La réponse serait à chercher du côté de la génétique, comme le confirme une étude parue dans la revue « Plos One ». Explications de  Peggy Sastre.

Si vous me lisez aujourd’hui, c’est que vos ancêtres ont réussi à ne pas mourir avant de transmettre leurs gènes à la postérité, et ce selon une chaîne reproductive ininterrompue vieille d’à peu près quatre milliards d’années. Une sacrée mise en perspective, comme dirait l’autre, d’où découle un fait somme toute assez facile à comprendre : l’une des premières clés de la survie, c’est de savoir détecter des menaces existentielles afin de les éviter.

Notre espèce associe les serpent au danger

Depuis quatre milliards d’années, nos gènes portent les traces des succès et des échecs de cette vigilance, des traces que l’on retrouve notamment dans la peur que peuvent susciter certains animaux et pas d’autres.

En particulier, notre espèce est extrêmement sensible aux serpents. Nous associons bien plus spontanément ces reptiles au danger que nous ne le faisons avec des couteaux ou des armes à feu, qu’importe que les risques de mourir d’une morsure de serpent sous nos latitudes et à notre époque soient risibles par rapport à ceux que représente la violence interpersonnelle – sans même parler des accidents de la route ou de la cigarette.

Visuellement, nous sommes bien plus rapides à repérer des serpents que des fleurs ou des champignons. Et dès qu’il est possible de les étudier, les très jeunes enfants sont beaucoup plus prompts à réagir face à ce qui ressemble à un serpent qu’à une autre bestiole – qu’importe qu’ils n’en aient jamais croisé de leur courte vie.

Des phénomènes que l’on peut aussi observer sur nos proches cousins primates. Par exemple, des macaques rhésus élevés en captivité, et qui n’ont donc jamais eu affaire à des serpents (ni en vrai, ni en peluche) réussissent à les détecter plus rapidement qu’ils ne le font avec des animaux là aussi inconnus, mais dont ils n’ont rien à craindre – en l’occurrence, des koalas.

Une réaction due à notre patrimoine biologique

Autant de réalités laissant entendre que ce n’est pas notre vécu, nos expériences directes et indirectes (culturelles, par exemple) qui affectent cette vigilance, mais bien un environnement pluri-millénaire dans lequel nous ne vivons peut-être plus, mais pour lequel nos gènes ont appris à réagir, au gré d’une lente et patiente adaptation.

Un patrimoine biologique qui nous pousse à ce surplus de méfiance, comme la voiture va continuer à foncer dans le mur un certain laps de temps et sur une certaine distance après l’arrêt de son moteur. Une psychogénéalogie qui se décrypte sur les branches de notre arbre phylogénétique.

Une hypothèse déjà entrevue par Darwin

Que nous soyons prédisposés cognitivement et visuellement à réagir à des signaux très largement caducs, mais d’une importance capitale d’un point de vue évolutionnaire, est une hypothèse déjà entrevue par Darwin. Elle se formalise aujourd’hui dans la « Snake detection theory » (la théorie de la détection des serpents) qui, grâce à des données scientifiques des plus solides, permet de retracer l’histoire du couple proie/prédateur que nous formons depuis des lustres avec les serpents.

Ainsi, nous savons que les premiers serpents à avoir été en mesure de tuer des primates par étouffement sont apparus il y a 100 millions d’années. Les serpents venimeux sont un peu plus jeunes – ils ont commencé à ramper voici quelque 60 millions d’années. Depuis, le développement de notre système visuel a eu tout intérêt à nous faire débusquer au mieux ces animaux, qui, pour leur part, auront eu tout à gagner à déjouer notre vision, en progressant notamment dans l’art du camouflage – et ce conformément à un autre appareil théorique fondamental de la biologie évolutive, l’hypothèse de la reine rouge.

Les humains prédisposés à trouver des serpents

Ce que vient de confirmer une étude publiée le 26 octobre dans la revue « PloS One ». Menée par deux chercheurs japonais en sciences cognitives de l’université de Nagoya, elle montre qu’à un niveau de camouflage équivalent, les humains savent beaucoup mieux détecter les serpents que les oiseaux, les chats ou les poissons. Le camouflage était ici généré par une manipulation numérique standardisée – chaque animal était flouté par un algorithme produisant une série de 20 images, allant du plus bruité au plus net.

En moyenne, les participants de Nobuyuki Kawai et de Hongshen He ont réussi à trouver le serpent entre la 6e et la 8e image, représentant 70% à 60% de floutage, tandis que les animaux inoffensifs étaient détectés entre la 9e et la 10e image – soit 50% de bruit.

« Ce qui montre que les humains sont prédisposés à trouver des serpents dans une végétation dense, d’une manière qui ne s’active pas pour les animaux qui ne sont pas menaçants », explique Hongshen He.

Des recherches qui nous permettent de toujours mieux comprendre à quel genre de pressions évolutives nos ancêtres ont été confrontés. Et, à l’inverse, de saisir pourquoi sur des périls vieux d’à peine un gros siècle, nous continuons aveuglement à nous empaler.

Peggy Sastre, Nouvel Obs, Le Plus, 20-11-2016

leplus.nouvelobs.com/contribution/1606508-pourquoi-notre-cerveau-craint-toujours-des-dangers-qui-n-existent-plus.html

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